SECURITE REGIONALE
L’EXEMPLE DU BASSIN MEDITERRANEEN

Recteur Joëlle le Morzellec
Professeur à l’Université de Paris-Sud XI,
Les Cahiers du CREMOC, septembre 1998

 

Le bassin méditerranéen est le carrefour de trois continents, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, ce qui explique sa diversité et sa complexité. La rive nord et la rive sud, la Méditerranée occidentale ou orientale, nécessitent des regards différents qui ne doivent cependant pas méconnaître la gestation d’une civilisation s’appuyant sur des cultures voisines, et la globalité de la zone.

    Avant la chute du Mur, la confrontation entre les deux blocs avait pour thêatre principal l’Europe centrale. La fin du monde bipolaire, la seconde guerre du Golfe et les conflits dans l’ancienne Yougoslavie attirent désormais l’attention sur une région où les risques relatifs à la sécurité et la stabilité contrebalancent les chances de développer une coopération et un partenariat entre les états riverains.

    Après plusieurs initiatives, de l’Espagne et de l’Italie dès 1990 lançant le projet d’une Conférence sur la sécurité et la coopération en Méditerranée, de l’UEO en 1992 lors de la Déclaration de Petersberg visant à instaurer un dialogue avec les pays du Maghreb, de l’OSCE en 1994 invitant l’Algérie, l’Egypte, Israël, le Maroc et la Tunisie à ses réunions ministérielles, puis de l’OTAN en décembre 1994 cherchant elle aussi à nouer des liens avec l’Egyte, Israël, la Jordanie, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie, le mouvement en faveur de relations plus confiantes entre les deux rives était largement admis et souhaité.

    Ce constat conduit l’Union européenne a organisé les 27 et 28 novembre 1995 une Conférence euro-méditerranéenne à Barcelone. Elle regroupera vingt-sept états: les quinze de l’Union européenne, douze pays de la rive sud, l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Egypte, Israël, la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Autorité palestinienne, Malte, Chypre et la Turquie. La Libye est écartée pour cause de terrorisme. Les Etats-Unis sont présents à titre d’observateurs, mais ils refusent que la question du Proche-Orient soit à l’ordre du jour, voulant garder à leur profit le monopole des négociations sur le processus de paix. Le principe d’un partenariat euro-méditerranéen est adopté selon trois volets: un partenariat politique et de sécurité, un partenariat économique et financier visant à l’instauration progressive d’une zone de libre-échange, assorti d’une assistance financière, et un partenariat en matière sociale, culturelle et humaine afin de favoriser la compréhension entre les différentes cultures et sociétés.

    Cette approche globale du bassin méditerranéen est une tentative pour créer un ordre nouveau dans l’ensemble de la région, et y instaurer la paix. Mais cet effort pour mettre en oeuvre un pacte euro-méditerranéen se heurte à des crises qui affectent la sécurité de la zone; et des risques constituent un danger pour sa stabilité.

 1- Les crises affectant la sécurité dans la zone

2- Les risques touchant à la stabilité de la région

Orientations bibliographiques


  1- Les crises affectant la sécurité dans la zone

         L’étude ne portera pas sur le détail des crises qui ne seront évoquées que dans la mesure où elles mettent en cause la sécurité dans le bassin méditerranéen. Les points analysés seront les suivants:

a - le gel du processus de paix au Proche-Orient

b - la question chypriote et les différends gréco-turcs

c - les tensions environnant la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran

d - les conflits balkaniques

e - les foyers conflictuels en Afrique du Nord


a - le gel du processus de paix au Proche-Orient :

Le conflit israëlo-arabe est le type même de conflit ayant des implications qui vont bien au-delà de la région concernée, les Etats-Unis s’arrogeant un droit de regard sur toutes les questions interessant la zone.

Depuis les élections du 29 mai 1996 et l’arrivée aux affaires de M.Nétanyahou, le processus s’est enlisé : les intérêts vitaux d’Israël passent avant la paix selon la nouvelle équipe, la colonisation forcée dans les territoires occupés est relancée, la construction immobilière a repris dans le secteur de Jérusalem. Ce n’est pas la proposition faite en mars 1998 par le gouvernement de l’Etat hébreu de se retirer du Liban sud, mais sous conditions, ou en août 1998 d’abandonner 13% de la Cisjordanie, toujours sous conditions, qui modifie la situation, gelée depuis deux ans; pas davantage que le voyage effectué par l’émissaire américain Dennis Ross au printemps 1998.

Pourtant, après les élections palestiniennes de janvier 1996, l’OLP a décidé de réunir le Conseil national palestinien, et de supprimer l’article de la Charte nationale appelant à la destruction de l’Etat d’Israël. Le gouvernement de Shimon Pérès a répondu en déclarant qu’Israël ne s’opposerait plus à la création d’un Etat palestinien.

L’opinion israëlienne est maintenant divisée, près de la moitié de la population souhaite la paix, et donc la remise en train du calendrier fixé par les Accords d’Oslo.

L’Europe, et singulièrement la France, entendent jouer un rôle au Proche-Orient. L’Union européenne a un représentant en Israël en la personne du diplomate espagnol, M. Martino. Le Président Chirac s’est rendu à diverses reprises dans la région. Il a même reçu officiellement à Paris en juillet 1998 son homologue syrien Assad. Mais le chef du gouvernement à Jérusalem ne reconnaît qu’un interlocuteur, le Président Clinton. Et ce dernier, malgré la convocation à Washington de M. Nétanyahou, n’a pu faire redémarrer le processus de paix.

Il est pourtant de l’intérêt d’Israël de ne plus demeurer une forteresse assiégée et de continuer à faire dépendre sa sécurité des Américains. Cette situation est d’autant plus regrettable qu’au moment des obsèques de Rabin, les treize chefs d’Etat arabes présents étaient ouverts à des perspectives de coopération avec Israël. C’était là une opportunité pour l’Etat hébreu de sortir de son isolement dans la région, ainsi que le gage d’un début de sécurité partagée en Méditerranée orientale, et au-delà. Israël n’a pas saisi cette chance, c’est à se demander si le gouvernement de Jérusalem souhaite véritablement la paix lorsque, le 24 août 1998, à l’occasion du cinquième anniversaire des Accords d’Oslo, Yasser Arafat, Shimon Pérés et Dennis Ross se rendent en Norvège, mais pas Benyamin Nétanyahou...

L’incertitude qui pèse à nouveau dans la région, les violences épisodiques, et les actes de terrorisme peuvent à tout moment déclencher un autre conflit entre Palestiniens et Israëliens, entre Arabes des états voisins et Israëliens.


b - La question chypriote et les différends gréco-turcs:

Ces crises concernent directement les pays européens et opposent des états membres de l’OTAN.

L’affaire de Chypre est un facteur de division pour l’Union européenne. En effet l’île a obtenu son ticket d’entrée dans la Communauté, selon des modalités que la Grèce n’avalise pas totalement, et alors que la Turquie, qui estime avoir été un allié fidèle de l’Europe et du monde occidental pendant la guerre froide, se voit signifier un refus sous des formes diplomatiques. Ankara comprend mal ce qu’elle interprète comme l’arrivée de deux états "grecs" dans l’Europe de Bruxelles, comme elle comprend mal qu’on la tienne à l’écart de l’UEO, sinon comme membre associé, alors qu’elle fait partie de plein droit de l’Alliance atlantique. Les pourparlers pour l’adhésion de Chypre ont débuté en avril 1998, sans que ne soit trouvée une solution au problème de la partition de l’île. Et la décision du gouvernement chypriote grec d’acheter des missiles sol-air russes S-300 pour sa défense n’améliorent pas les relations entre Ankara et Athênes qui déclare appuyer la décision de Nicosie.

D’autre part la Grèce et la Turquie, toutes deux donc membres de l’Alliance atlantique, et constituant une partie du flanc sud de l’Otan, s’opposent pour des problèmes de souveraineté territoriale et maritime, à propos de la Thrace occidentale et de la mer Egée. La guerre du Golfe a montré une nouvelle fois l’importance stratégique de la Turquie, pour l’OTAN, et plus spécifiquement pour les Etats-Unis dont c’est le point d’appui pour toute action, voire toute intervention, en Méditerranée orientale, et au-delà.

L’absence de relations harmonieuses et équilibrées entre les deux états en fait plus des adversaires que des partenaires, ce qui n’est pas sans risque pour la sécurité du bassin méditerranéen.


c - Les tensions environnant la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran :

Ces tensions permettent de comprendre comment la sécurité de la zone est dépendante de crises et de conflits qui existent à ses confins et dans toute la région du Moyen-Orient, jusqu’en Afghanistan.

La question kurde met aux prises les quatre états cités, entraînant de leur part jusqu’à des actions militaires; mais elle provoquera aussi des réactions américaines dans la zone, comme en septembre 1996. A l’heure actuelle, le problème kurde ne connaît même pas un début de solution; il peut générer de nouvelles actions terroristes, y compris en Europe. Et c’est encore le terrorisme, contre les ambassades des Etats-Unis au Kénya et en Tanzanie, en août 1998, qui conduira Washington à exercer, par des frappes de missiles de croisière Tomahawk lancés depuis des bâtiments de l’US Navy croisant en Mer Rouge et dans le Golfe, des représailles en Afghanistan et au Soudan, accusés de donner asile et d’entraîner des fidèles d’Allah, dont certains seraient responsables des attentats commis en France, en 1995, et contre des bases américaines en Arabie saoudite en 1995 et 1996. La périphérie, qu’il s’agisse de la rive nord ou de la rive sud de la Méditerranée, conditionne la sécurité de toute la zone du bassin.

C’est pourquoi la politique turque a suscité quelques inquiétudes, en février et en août 1996, lorsque Ankara a conclu deux accords de coopération militaire avec Jérusalem. Certains, dont la Syrie, y ont vu la formation d’un axe Etats-Unis-Turquie-Israël, que pourrait rejoindre la Jordanie; même si M. Erbakan soulignait le caractère défensif de tels accords. De plus le gouvernement turc a signé un accord avec l’Iran pour la fourniture de gaz naturel. Ankara expliqua à l’Amérique outrée qu’il s’agissait de relations purement commerciales.

Quant aux relations entre la Turquie et le monde arabe, le souvenir de l’Empire ottoman les rend encore délicates. Si le gouvernement turc accuse Damas d’accueillir des éléments armés kurdes du PKK, l’Irak craint, sur son territoire, des opérations militaires d’Ankara pour établir une zone de sécurité, toujours à propos de la question kurde. Enfin la Syrie n’a pas abandonné la revendication de sa souveraineté sur la province de Hatay; et elle accuse les barrages construits par Ankara sur l’Euphrate de mettre en danger son aprovisionnement en eau .

Cependant la situation internationale évolue localement : l’embargo sur l’Irak apparaît de moins en moins justifié; et Bagdad et Téhéran ont effectué un rapprochement significatif au printemps 1998. L’Iran cherche à revenir sur le devant de la scène. La France dépêchera son ministre des affaires étrangères auprès des mollahs pour vérifier sur place la réalité de la libéralisation du régime en août 1998.

Un facteur a pourtant réchauffé les relations entre la Turquie et le monde arabe : l’engagement du gouvernement d’Ankara en faveur des Musulmans de Bosnie lors de l’éclatement de la Yougoslavie et de la création des nouveaux états.


d - Les conflits balkaniques :

La péninsule des Balkans constitue historiquement l’une des clefs de la sécurité du bassin méditerranéen, et aujourd’hui encore, et sans doute pour longtemps, les évènements qui s’y déroulent resteront à l’ordre du jour, tant que continuera à s’effectuer une recomposition du sud-est de l’Europe, non sans violence.

Les accords de Dayton en 1995 ont créé un processus visant à instaurer la paix dans le nouvel Etat fédéral de Bosnie-Herzégovine. Sa mise en oeuvre est lente, elle se fait par à-coups, sous des pressions extérieures et le regard de la SFOR. Le Président Chirac, en y effectuant un voyage en avril 1998, a voulu témoigner sa confiance en un réglement durable. Le chemin est difficile vers un fonctionnement satisfaisant des institutions communes mises en place après les élections. Le retour des réfugiés et des personnes déplacées se heurte à des obstacles de toutes sortes: sécurité incertaine, restitution des biens contrariée, procédure d’accès aux documents d’immatriculation et d’état-civil rendue difficile, absence de confiance dans l’avenir, etc...Il convient donc de laisser le temps au temps.

La situation est devenue très préoccupante au Kosovo où la violence s’est déchaînée au printemps 1998. Les Serbes, revendiquant un héritage historique, utilisent le scénario qu’ils ont mis au point pour s’emparer de territoires bosniaques, et chassent les Albanais après avoir écarté le statut d’autonomie dont ils bénéficiaient dans la constitution fédérale de 1974. Depuis 1992, Ibrahim Rugova a organisé une résistance, à l’origine non violente, qui a mis en place un gouvernement, des écoles et des hôpitaux parallèles, financés par des impôts volontaires. Puis Belgrade a installé au Kosovo des réfugiés serbes chassés de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, provoquant l’exode de milliers de kosovars d’origine albanaise. Les protestations pacifiques échouant contre l’intransigeance serbe, les réclamations de la population albanaises changèrent de nature : la création d’une République du Kosovo, voire l’intégration à l’Albanie, remplacèrent le retour à la simple autonomie, et l’Armée de Libération du Kosovo, se radicalisant, commença à organiser des attentats et à utiliser la force. Les appels au dialogue de la communauté internationale sont restés lettre morte. Belgrade considère la question du Kosovo comme une affaire intérieure, et mène ce qu’elle appelle des < opérations de représailles > contre des villages habités par des Albanais de souche dans la région de Drenica, à partir de mars 1998, obligeant les Kosovars à une escalade dans la violence, le nombre des réfugiés s’accroissant considérablement.

Les états voisins, les Etats-Unis, la Russie, l’OTAN, l’OSCE, l’UEO et l’Union européenne ont exprimé leur inquiétude de voir la situation au Kosovo dégénérer comme cela avait été le cas en Bosnie, et leur crainte de voir le feu se propager à d’autres états. La théorie des dominos a souvent prouvé sa véracité dans les Balkans. Le Groupe de contact, créé en avril 1994, à propos de la Bosnie, pour coordonner les politiques allemande, américaine, anglaise, française, italienne et russe, a tenté d’énoncer dans une déclaration, le 25 février 1998, les principes d’une solution mutuellement acceptable par Belgrade et Pristina. Mais jusqu’à ce jour, aucun résultat n’a été obtenu, ni par l’envoyé spécial américain Robert Gelbard, ni par M. Felipe Gonzales, représentant personnel du Président en exercice de l’OSCE et représentant spécial de l’UE, et malgré le vote du Conseil de sécurité, le 31 mars 1998, à l’unanimité moins la Chine, de la Résolution 1160 imposant un embargo général sur les armes à destination de la République fédérale de Yougoslavie.La France, se refusant à intervenir seule, tente, au sein des organisations internationales, de mobiliser ceux qui ont déclaré refuser toute reproduction du drame bosniaque. Tergiversations et silences sont les réponses obtenues par Paris. Fin août 1998, le nombre de réfugiés kosovars d’origine albanaise est estimé à plus de 230 000 personnes.

Un embrasement de la région est un cauchemar possible.

La République fédérale de Yougoslavie n’est pas à l’abri de troubles internes. La population serbe est toujours derrière Slobodan Milosevic, elle ne veut pas renoncer au Kosovo. Cependant les Serbes admettent avoir perdu la guerre contre la Croatie, et du abandonner la Krajina et la Slavonie orientale. D’autre part, la volonté d’indépendance des Kosovars peut entraîner des réactions au Monténégro. Le Président Djukanvic a clairement critiqué l’intransigeance de Milosevic dans la crise du Kosovo, l’accusant d’< autocrate > et de < destructeur des institutions yougoslaves >.

Enfin, le scénario le plus pessimiste conduit à envisager une extension du conflit du Kosovo aux états voisins. Le jeu de dominos atteindrait l’Albanie, puis la Bulgarie, et pour finir rallumerait le feu couvant entre la Grèce et la Turquie.

L’Albanie se trouve dans une situation périlleuse : elle ne peut pas rester insensible face aux atrocités subies par les Albanais du Kosovo; elle ne pourra accueillir tous les Kosovars d’origine albanaise sur son territoire; elle ne veut pas perdre le soutien de la communauté internationale qui l’aide dans sa reconstruction économique et politique; enfin elle a repris des contacts avec la Grèce et le Monténégro. Tirana souhaite que l’OTAN franchisse un degré supplémentaire dans l’assistance que lui accorde l’Alliance au titre du partenariat individuel qui lie l’Albanie et l’Organisation atlantique depuis le 25 mars 1998 en dépêchant, préventivement, une force de maintien de la paix le long de sa frontière avec le Kosovo. Mais l’OTAN s’interroge toujours sur le bien-fondé d’un tel envoi en regardant passer les convois de réfugiés. Ce ne sont pas les manoeuvres organisées du 17 au 22 août 1998 en Albanie qui ont effrayé les Serbes dans leur volonté d’éradiquer toute la population d’origine albanaise du Kosovo...Quant au souci de ne pas heurter Milosevic, parce qu’il pourrait troubler le processus de paix en marche en Bosnie, lors des élections prévues les 12 et 13 septembre 1998, qui pourrait-il honorer? Enfin, le calcul diplomatique, visant à ne pas froisser les Russes, alliés traditionnels des Serbes, ne résiste pas à l’analyse, à l’heure où Moscou se débat dans des problèmes internes effrayants.

La Bulgarie s’efforce de réaliser une transition difficile vers la stabilité politique et économique, en s’intéressant avec circonspection à la prévention des conflits dans la région, et en envisageant ce que pourrait être son rôle, tout en sachant qu’elle pâtit des décisions d’embargo contre la Serbie. Se rapprochant de la Turquie, elle n’acceptera jamais une prépondérance grecque dans la péninsule.

Il est encore possible que l’étincelle jaillisse dans l’ancienne République yougoslave de Macédoine où le quart de la population se considère comme albanaise, proche des Albanais du Kosovo. La Force de déploiement préventif des Nations unies, FORDEPRENU, joue un rôle capital sur le territoire de la FYROM qui s’efforce d’exister en qualité d’état indépendant et de faire face aux luttes intestines qui l’agitent. La question pendante de la délimitation de la frontière nord de la FYROM avec la Serbie, ou le droit des minorités, sont porteurs d’affrontements violents. Souhaitant une présence effective de l’OTAN sur son sol ,la FYROM a accepté qu’un exercice dans le cadre du Partenariat pour la paix se déroule sur son territoire en septembre 1998. Washington estime en effet que la petite FYROM pourrait constituer un état-tampon dans l’éventualité d’une guerre dans la région à laquelle prendraient part la Grèce et la Turquie.

Enfin la Grèce accueille sur son sol environ 300 000 Albanais, souvent immigrés clandestins. En mars 1998, lors des manifestations de violence au Kosovo, les gouvernements d’ Athènes et de Belgrade se sont rapprochés. La Grèce cherche à être un médiateur dans la crise, et elle parie sur l’utilité de ses relations anciennes avec la Serbie pour générer un certain équilibre dans la région, considérant que l’affaire du Kosovo n’est pas une crise intérieure comme le prétend Belgrade, mais bien une menace pour la sécurité collective.

En juillet 1997, lors du sommet de l’OTAN à Madrid, la Grèce et la Turquie ont signé une déclaration commune selon laquelle les deux états s’engagent à oeuvrer en faveur de < la paix, la sécurité et la poursuite du développement de relations de bon voisinage >. Cette < convergence de vues > tiendrait-elle lors d’un affrontement majeur?


e - Les foyers conflictuels en Afrique du Nord :

La rive sud de la Méditerranée recèle aussi des tensions capables d’affecter la sécurité de la zone.

En raison de sa situation interne, de la lutte contre les extrêmistes fondamentalistes du GIA, l’Agérie est tenue à l’écart par ses deux voisins naturels, dans la crainte d’une contagion. L’Union du Maghreb arabe est au point mort. La Tunisie est devenue un bon élève pour le FMI et la Banque mondiale, son essor économique et un régime décidé la protégeant de l’islamisme. Le Maroc, vivant depuis 1997 un processus d’alternance démocratique, est sans réserve favorable au rapprochement avec, sur la rive nord, les différentes instances européennes, le Roi entretenant avec elles des relations de coopération étroites; Rabat a donc particulièrement bien accueilli le partenariat euro-méditerranéen, tel qu’il a été envisagé à Barcelone, y compris en ce qui concerne le volet politique et le principe d’un pacte de sécurité pour la zone euro-méditerranéenne.

Le contentieux du Sahara occidental n’est pas réglé. Le processus bute toujours sur le même obstacle, la composition du corps électoral. Ni le Maroc, ni le Front Polisario ne veulent transiger. La Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental, MINURSO, a poursuivi le recensement des populations susceptibles de voter dans les trois états qui abritent des tribus sahraouis, le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie. Et malgré l’accord conclu à Houston à l’automne 1997, grâce aux bons offices de James Baker, ancien secrétaire d’Etat lors de la présidence Bush, le gouvernement marocain n’acceptera la tenue du référendum le 7 décembre 1998, que si Rabat est sûr de l’emporter. A la fin d’août 1998, malgré la fin du recensement, l’impasse est totale.

Enfin la Libye du Colonel Kadhafi est toujours lourde de menaces, et isolée sur la scène internationale, sauf de ses voisins du sud, obligés parfois de la subir.

Quant à l’Egypte, qui a su normaliser ses relations avec Israël, elle est en situation de crise permanente avec le Soudan. Le Caire dépend presqu’entièrement de Khartoum pour son alimentation en eau, et accuse le gouvernement soudanais de fournir un asile, si ce n’est un entraînement, aux groupes islamistes égyptiens. Les frappes américaines du 20 août 1998 au Soudan ne peuvent qu’en accréditer l’hypothèse. Face à une telle situation, l’Egypte, atteinte elle aussi par des attentats, lors de l’assassinat du Président Sadate en 1981, et en 1997 contre des policiers et des touristes à Louksor, adopte des mesures politiques et économiques pour lutter contre les Frères musulmans et impliquer davantage la population dans un effort accru en faveur d’un tourisme plus développé, susceptible de profits financiers pour une majorité d’Egyptiens. Dans le même esprit, le Président Moubarak avait organisé à Charm el-Cheikh en mars 1996, un sommet réunissant des états arabes et Israël pour définir des moyens de lutte contre le terrorisme.

Ainsi la sécurité du bassin méditerranéen dépend, dans une large mesure, de tensions, de crises et de conflits qui mettent aux prises des états voisins, qui ne sont pas tous riverains de la Méditerranée, mais qu’un jeu d’alliances ou d’antagonismes, historiques ou contemporains, peut entraîner dans un engrenage de violence et d’affrontement. Le principe d’un pacte de sécurité, tel que proposé à Barcelone, et liant les deux rives, est riche d’espérance, à la condition qu’un tel partenariat s’inscrive dans la réalité, transformant la zone de tous les dangers en une zone d’équilibre.


2- Les risques touchant à la stabilité de la région

 

Le bassin méditerranéen est le miroir des problèmes du monde contemporain. Au carrefour de trois continents, trois grandes religions s’y rencontrent. Des discordances démographiques, une hétérogénéîté de régimes politiques, des écarts de développement considérables, la présence d’armes de toute nature et des difficultés spécifiques, telles que la gestion de l’eau et de l’énergie, alimentent une diversité de crises et de conflits, ouverts, latents ou potentiels. Autant de risques pour la zone.

a - L’évolution démographique et sociale :

< Communauté de destin >, l’expression de Raymond Barre résume le phénomène auquel est confrontée la région. En effet, l’accroissement de la population sur la rive sud et l’attraction que génère une rive nord opulente ne trouveront un équilibre que si ces réalités font l’objet d’une réflexion concertée et de l’élaboration de solutions ensemble. Car les migrations vers le nord s’aggraveront dans les années qui viennent si ne sont pas créées, dans les états de départ, les conditions politiques, économiques, sociales et culturelles capables de retenir des populations à la recherche d’un Eldorado ou, plus essentiellement, de conditions de survie.

Des prévisions font état, globalement, d’une augmentation d’environ 80% de la population dans les pays arabes, entre 1990 et 2025, alors que l’Europe ne connaîtrait qu’une hausse de 7%.

Cette croissance démographique traîne un cortège de difficultés inhérentes: taux de chomage aggravé, appauvrissement, mouvements sociaux, instabilité politique, radicalisation des équipes au pouvoir qui en appellent à l’aide financière étrangère, dette alourdie, mesures autoritaires, émeutes, répression violente et bain de sang. Le scénario s’est trop souvent répété pour être encore ignoré. Il est donc souhaitable que les états de la rive nord favorisent, avec tous les moyens possibles, le développement des états de la rive sud, de telle sorte que ces derniers donnent naissance à des sociétés où les populations concernées trouvent leur place. Ainsi les courants migratoires se tariraient, et dans un premier temps, les états de la rive nord auraient à leur porte des marchés demandeurs d’équipement et de consommation. Ensuite seulement, mais qui connaît l’avenir, et peut-être n’est-ce que de la poltique-fiction, le nord se heurterait à des rivaux. Mais < toutes les civilisations sont mortelles >...

Il n’est donc pas certain que le calcul de risque qui pousse certaines politiques du nord à vouloir maintenir un sud fragmenté se révèle être la bonne solution. La crispation des états européens sur les craintes d’une perte d’identité nationale et culturelle n’est pas à négliger, l’héritage historique ne doit pas être abandonné, pas plus au nord qu’au sud; mais les populations du sud sont déjà présentes parmi les sociétés du nord, comme des sortes de diasporas dont les mentalités et façons de vivre ne sont plus tout à fait comme dans l’état d’origine, sans être encore identiques à celles de l’état d’accueil. Il faut donc inventer pour rapprocher d’une part les états européens, essentiellement méridionaux, pour qui la Méditerranée constitue un espace d’influence naturel, car les pays de l’Europe septentrionale, malgré la présence de petites communautés sur leur territoire, n’ont pas encore pris la mesure du phénomène; et d’autre part les états de la rive sud pour qui l’Union européenne représente l’entrée dans la < mondialisation >, la modernisation, une occidentalisation certes, mais non une < américanisation > qui soutient comme modèle de développement l’état honni d’Israël.

Cependant, pour assurer la stabilité de la zone méditerranéenne, face à cette démographie galopante, le volet économique et financier d’une coopération plus étroite entre les deux rives est-il suffisant, alors que l’on sait déjà qu’il est nécessaire?


b - Le défi d’un partenariat économique et financier :

La Déclaration de Barcelone contient deux propositions : créer une zone de libre-échange entre l’Union européenne et les pays méditerranéens à partir de 2010, et allouer une aide aux infrastructures pendant une durée de cinq ans.

La création de la zone de libre-échange sera réalisée grâce à une réduction graduelle des tarifs douaniers sur les produits industriels et en respectant les modalités d’échanges des services selon les accords GATT-OMC. Le commerce bénéficiera donc d’une libéralisation, et l’investissement sera encouragé. Mais la médaille montre un revers; un tel schéma présente des inconvénients. La concurrence effrénée que se livreront les entreprises européennes d’une part, et arabes et africaines d’autre part, permettra aux produits du nord de pénétrer plus largement les marchés du sud, ce qui risque d’aboutir à la ruine des petites sociétés arabes et africaines, produisant l’inverse du résultat escompté. De plus la baisse des tarifs douaniers diminuera les recettes publiques des pays du sud, les privant ainsi de moyens pour leurs projets de développement, et ultérieurement de possibilités d’investissement, donc d’amélioration de leur production, et en conséquence la situation de l’emploi ne connaîtra aucun progrès, si ce n’est une aggravation résultant de la fermeture des petites entreprises qui forment l’essentiel du tissu industriel local. Quant aux produits des marchés du sud, essentiellement agricoles, soumis à un système de quota, ils n’entreront sur les marchés du nord que dans les limites autorisées par Bruxelles. Dans la réalité, les états du sud ont donc intérêt à se regrouper régionalement pour améliorer les conditions des échanges avec l’Union européenne. Les états de l’Afrique de l’ouest ont saisi cette opportunité et mis en place des structures dont le fonctionnement peut encore être amélioré. En effet, il est symptomatique de constater que, lorsque l’on évoque les principaux accords économiques régionaux, sont cités l’ALENA en Amérique du nord, l’APEC et l’ASEAN en Asie, le MERCOSUR en Amérique du sud et l’Union européenne, alors qu’il n’est jamais fait mention d’aucun regroupement africain. Dit autrement, une certaine intégration économique du sud est la condition pour que ces états tirent profit du processus de Barcelone. L’Europe préfère négocier de façon bilatérale avec le sud, ce qui est en sa faveur. Et pour le moment, les pays du sud adoptent la même attitude, mais ce n’est pas à leur avantage. Or, pour arriver à une quelconque intégration économique, il faut un minimum d’entente politique. L’Union du Maghreb arabe n’a pas encore démontré sa réalité.

Cette étude a aussi fait le constat que la périphérie de la région, entendue dans un sens large, avait un impact sur l’ensemble de la zone. C’est donc une forme nouvelle de regroupements régionaux qu’il faut trouver, car on voit mal dans un avenir proche la configuration d’un rassemblement unique allant du Maroc et de la Mauritanie jusqu’aux pays du Proche et du Moyen-Orient en les y incluant. Il convient d’ ajouter que de telles constructions politiques ne s’édifient pas sans réactions sociales. En effet, le calme social qui semble régner actuellement dans la majorité des états du sud n’est pas une assurance contre toute agitation; l’un des régulateurs en est l’émigration vers les états de la rive nord, tandis qu’un autre résulte de l’existence de régimes forts, garants de la stabilité présente. Le dialogue politique ne peut être écarté au profit d’un seul dialogue économique et financier.

D’autre part, les états du sud craignent que le processus de Barcelone ne soit une façon déguisée de leur imposer un libéralisme absolu et, une nouvelle fois, le modèle de développement économique européen. L’exemple de la Syrie est significatif; elle a fait savoir que l’exigence de libéralisation de son économie, condition préalable pour accéder aux fonds européens, n’était pas la bonne démarche, et que c’était l’aide financière consentie qui lui permettrait d’accéder à une libéralisation de son marché. Poser le problème est insuffisant pour le résoudre. Le principe d’une certaine conditionnalité, à l’instar des Conventions de Lomé, est sans doute la bonne méthode pour un véritable partenariat à long terme, profitable à toutes les parties en cause. Mais le fleuve de l’Histoire a-t-il suffisamment coulé pour que les pays développés, anciens colonisateurs, soient perçus comme prônant des solutions en faveur des états du sud, pour les aider résolument dans leur progression vers une matûrité politique, économique, sociale et culturelle, sans que ces actions ne soient comprises, par les populations de la rive sud, comme dans le seul intérêt des riches états occidentaux? Les conditions de la stabilité et d’une paix à long terme, et donc de la prospérité sur les deux rives du bassin méditerranéen, sont pourtant à ce prix.


c - La montée de l’islamisme politique :

L’Europe, et plus généralement l’Occident, entretiennent avec le monde musulman des relations ambiguës, faites d’attirance et de répulsion. Le fondamentalisme qui, dans certains états, a débouché sur un islamisme militant, appelant au renversement de l’ordre politique par la violence, a élargi le fossé d’incompréhension.

Ennemi d’abord militaire, l’Islam est devenu, avec les Croisades, un adversaire religieux. L’irrationnel et l’imaginaire, dans chacun des deux camps, ont depuis pris le pas, suscitant des comportements de méfiance et de haine. Au nord, l’affirmation a fait son chemin selon laquelle l’intégrisme islamiste, considéré parfois comme rampant au sein de certaines sociétés, constitue le défi le plus important pour le monde occidental, à l’issue de la confrontation Est-Ouest; tandis qu’au sud, la colonisation, la collusion avec Israël dans son mépris des principes du droit, l’acceptation de ses agissements dans les territoires occupés, sont symboliques des politiques occidentales inacceptables.

La perception du monde musulman est encore rendue plus hostile par ceux qui établissent un amalgame entre les différents mouvements islamistes, ceux qui veulent accéder au pouvoir par la violence, et ceux qui privilégient les moyens de la démocratie tels que la participation à des élections. Les exemples de l’Iran, de l’Afghanistan ou du Soudan, et avec une moindre mesure du Pakistan, effraient ; tandis que l’évolution de la Tunisie ou du Maroc rassurent; et que l’Algérie et, à un moindre degré, l’Egypte, semblent vulnérables.

De la même façon, à l’intérieur du monde occidental, il convient de distinguer une politique américaine, ambiguë, qui a apporté son assistance aux talibans d’Afghanistan, et inscrit l’Irak, l’Iran, la Libye et le Soudan sur la liste des états terroristes, d’une politique plus équilibrée pratiquée par les différents pays européens, et singulièrement la France. Quant à l’Union européenne, elle n’a pas encore su faire la preuve, dans la réalité, d’une politique étrangère et de sécurité commune à l’égard du monde musulman, la Déclaration de Venise et la Déclaration de Florence étant apparues comme des actes isolés relatifs davantage à la perception du conflit israëlo-arabe qu’au dialogue euro-arabe.

Une autre erreur consisterait à imaginer le monde musulman comme un ensemble uniforme, alors qu’il est parcouru de courants très diversifiés. Certains mouvements radicaux font l’objet d’une condamnation par les autorités religieuses et les responsables politiques. Le discrédit touche les groupes fondamentalistes qui utilisent la violence, car il est parfois difficile de les différencier d’organisations terroristes.

Or le terrorisme cristallise en Occident les peurs instinctives des sociétés qui cherchent un bouc émissaire; par voie de conséquence, l’Islam peut devenir la victime expiatoire. Les Etats-Unis et l’Europe n’appréhendent pas de la même façon la condamnation du terrorisme. Les Américains dressent une liste des pays qui, selon eux, encouragent les attentats ; puis le Congrès vote des textes interdisant aux sociétés des états alliés de commercer avec eux. Les Européens, et surtout la France, cherchent à se mettre d’accord sur des mesures à adopter sur leurs propres territoires, à l’intérieur de leurs frontières. C’est ainsi qu’en juillet 1996, à Paris, le G7 a été le cadre d’une conférence pour instaurer une coopération internationale en matière de prévention et de lutte contre le terrorisme.

Il faut encore ajouter que le bassin méditerranéen est le théâtre du trafic de la drogue, et que le démantèlement des réseaux permet occasionnellement d’établir des liens avec des groupes terroristes.

L’idée avancée au début de cette étude selon laquelle la Méditerranée est le miroir fidèle des grands problèmes qui agitent le monde contemporain se trouve ici vérifiée; et ces difficultés portent atteinte elles aussi à la stabilité de la zone.


d - Les dépenses militaires et la prolifération des armes :

Le concept de sécurité a beaucoup évolué, les composantes non militaires prennent de plus en plus d’importance. Le terreau de la stabilité repose, entre autres, sur les mesures de confiance, les droits de l’homme, la prévention des conflits et le contrôle des armements. Si la mise en avant de tels facteurs est révèlatrice, elle ne doit pas cependant faire oublier l’importance des stocks d’armes de toute nature accumulés dans la zone. Certes le bassin méditerranéen ne constitue plus le théâtre potentiel d’une confrontation entre l’Est et l’Ouest. Pourtant les Etats-Unis continuent d’y entretenir une flotte importante, ce qui intrigue les états de la région non membres de l’Otan et les conduit à s’interroger sur la raison de cette présence navale, compte-tenu des modifications intervenues dans la doctrine de l’Alliance; et la Russie n’ayant plus le poids de l’Union soviétique. Plus généralement, les pays du sud se posent aussi des questions sur la création de forces mises en place dans la région, que ce soit par l’OTAN ou par l’UEO. Il n’est pas étonnant dans ces conditions de constater que les dépenses militaires des états du sud soient importantes, à la fois dans un souci d’assurer et de réaffirmer leur indépendance, et de se prémunir en cas de conflits locaux.

Au Proche-Orient, les pays concernés par l’affrontement israëlo-arabe ont maintenu leur budget militaire, que ce soit Israël, la Syrie, l’Egypte ou la Jordanie. Il semble en être de même pour l’Iran. Quant à l’Irak, à l’issue de la guerre du Golfe, Bagdad a modifié la structure de son armée, créant une force d’action rapide à partir de ses meilleurs éléments, et renouvelant progressivement ses équipements conventionnels.

Si le Maroc et la Tunisie ont stabilisé leurs dépenses militaires, il est difficile de savoir ce qu’il en est en Libye ou en Algérie.

En revanche, Ankara et Athênes n’ont pas diminué leurs budget s militaires. Leur environnement conflictuel, qui a fai t l’objet de développements antérieurs, explique cette politique au moment où un certain nombre d’états appartenant à l’Alliance freinent leurs dépenses et évoluent vers une armée de métier, ce qui est le cas de la France, mais bientôt aussi de l’Espagne.

Il convient cependant d’observer que si les armements conventionnels font moins l’objet d’une nouvelle course, à l’inverse la situation est préoccupante en ce qui concerne les armes de destruction massive, ainsi que leurs vecteurs.

Au Proche et Moyen-Orient, la concentration est impressionnante: les missiles balistiques de faible portée, compte-tenu du théâtre éventuel des opérations, ont la vedette. Israël a développé des missiles Jéricho 1 et 2; la Libye, l’Iran et l’Egypte possèdent des Scud B nord-coréens, la Syrie des Scud C, l’Arabie saoudite des missiles CSS-2 chinois. De plus, l’Inde et le Pakistan ont procédé, en 1998, à des essais nucléaires souterrains, démontrant ainsi leur capacité technologique, et suscitant des clients potentiels. Le danger est multiforme, car Israël a refusé d’adhérer au Traité de non-prolifération nucléaire, et les autres états de la région se sont dotés en conséquence non seulement de vecteurs, mais encore de charges chimiques. Le cas de l’Irak est connu, une commission des Nations unies, l’UNSCOM, en a été saisie à la suite de la guerre du Golfe; mais l’Iran, la Libye, et le Soudan, les bombardements américains sur l’usine d’el Chifa, près de Khartoum, le 20 août 1998, tendent à le faire admettre, posséderaient eux aussi des capacités chimiques et biologiques.

La détention d’un tel arsenal a conduit les états du nord à vouloir imposer aux pays du sud un contrôle dès 1991, lors de la Conférence de Madrid, en créant un groupe de travail pour le contrôle des armements et la sécurité régionale, CASR-ACRS, dans le cadre du conflit israëlo-arabe. Seulement la Syrie a refusé d’y participer, et Israël et l’Egypte n’ont pas été d’accord sur la façon d’envisager la question des armes nucléaires. A Barcelone, les participants ont trouvé un accord sur trois directions à explorer: la promotion de la sécurité régionale en oeuvrant en faveur de la non-prolifération nucléaire, chimique et biologique, la création au Proche et Moyen-Orient d’une zone exempte d’armes de destruction massive, nucléaires, chimiques, biologiques, et de leurs vecteurs, et enfin l’étude de mesures pratiques de contrôle et de prévention, pour lutter contre la prolifération d’armes nucléaires, chimiques et biologiques, et l’accumulation excessive d’armes conventionnelles.

Une telle quantité d’armements, liée à des crises larvées et des conflits ouverts, fait du bassin méditerranéen une zone de dangers potentiels, où le calme n’est qu’apparent. Au nord, dans la région des Balkans, de manière spécifique, et presque partout au sud, une étincelle peut provoquer un embrasement qui se propagerait rapidement par un effet de contagion résultant d’alliances, d’intérêts partagés, ou de reconnaissance d’appartenance et de solidarité. Quels efforts seraient alors nécessaires pour maintenir la stabilité, si la sécurité n’est plus assurée et la paix envolée? D’autant plus que cette " solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les évènements ", comme l’envisageait Paul Valéry dès 1931 dans ses " Regards sur le monde actuel ", se conjugue avec la volonté de satisfaire des besoins toujours croissants qui conduit les états à s’engager dans une compétition effrénée, allant jusqu’à puiser dans les réserves de leurs ressources naturelles.


  e - La question de l’eau et de l’énergie :

L’eau, condition de la survie de l’humanité, devient une ressource rare, et les gisements des différentes sources naturelles d’énergie ne sont pas inépuisables. Les progrès scientifiques ont certes permis la découverte de nouvelles énergies, mais leur accès n’est pas encore possible pour tous. Les scenarii de pénurie ne sont donc pas uniquement de la science-fiction.

L’eau douce provient soit de précipitations, soit de nappes souterraines fossiles, inégalement réparties, la désalinisation de l’eau de mer demeurant un procédé coûteux. Les états du nord ont une consommation qui s’apparente au gaspillage, tandis que les pays du sud sont victimes de grandes sécheresses et de l’évaporation. Le climat, fluctuant, ainsi que des phénomènes environnementaux, imposent de grands efforts pour maîtriser l’irrégularité des eaux superficielles, et trouver une fonction régulatrice. Quant à l’exploitation des richesses non renouvelables qu’offrent les grands aquafères souterrains, la durée de leur exploitation est limitée et conditionnée par l’intensité de l’extraction; cette durée est estimée, au mieux, à une cinquantaine d’années.

Dans le bassin méditerranéen, l’eau est une ressource mal partagée: les états de la rive orientale, tels que la Jordanie, Israël, les territoires sous autorité palestinienne, ou encore la Libye, la Tunisie ou Malte, sont dans une situation d’extrême pauvreté; tandis que les états du nord connaissent une situation d’abondance, quand ce n’est pas de surabondance comme dans les Balkans en raison de leurs reliefs. Le cas de la Libye retient particulièrement l’attention car, pour lutter contre ce manque d’eau, elle n’hésite pas à pomper les nappes aquafères du Niger son voisin qui peut, à juste titre, s’en inquiéter.

Facteur de vie, nécessaire à la consommation humaine et animale, l’eau est encore utilisée pour l’irrigation et l’industrie. Désormais sa gestion doit être raisonnée. C’est pourquoi, en novembre 1996, la France, dans le cadre de l’Union européenne, a organisé à Marseille une conférence euro-méditerranéenne consacrée à cette question, où se sont retrouvés les états parties au processus de Barcelone. Les propositions en faveur du respect des ressources, de la lutte contre le gaspillage, de la prévention des pollutions, du principe " utilisateur-pollueur-payeur " , et de la formation et de l’amélioration des connaissances, ont été retenues dans une déclaration commune; un système d’échange d’informations réciproques a été lancé. Il reste à faire entrer ces principes dans la réalité quotidienne pour que n’éclate pas un jour prochain une " guerre de l’eau ".

Le bassin méditerranéen, et sa périphérie, sont particulièrement riches en pétrole et en gaz naturel. Le nord dépend des gisements du sud, ce qu’ont mis en lumière les conflits israëlo-arabes de 1956, 1967, 1973, la guerre entre l’Iran et l’Irak de 1980 à 1988, la guerre du Golfe en 1990 et 1991, les chocs pétroliers de 1973, 1979 et la crise de 1985. La demande demeure forte, les réserves sont encore importantes, mais pas inépuisables. Viendra donc le moment où, si les besoins continuent à augmenter, devront être mis en valeur des gisements plus difficilement exploitables, nécessitant des investissements lourds et entraînant une hausse des prix. De tels investissements ne se réaliseraient qu’à l’intérieur d’états politiquement stables sur le long terme. Or la zone est porteuse de crises et de bouleversements politiques et militaires qui peuvent survenir à tout instant. La sécurité des approvisionnements énergétiques du nord n’est donc pas totalement assurée. Et les réserves de la mer Caspienne ne compenseraient pas la production du Moyen-Orient. En conséquence, cette interdépendance entre la rive nord qui consomme et la rive sud qui produit conditionne le développement d’une coopération et d’une concertation nécessaires pour garantir la stabilité de la région et de sa périphérie, aussi bien autour du Golfe qu’en Afrique du Nord.


 CONCLUSION :  

Sécurité et stabilité sont les concepts dont la mise en oeuvre assurent la paix, aussi bien régionalement qu’à l’échelle de la planète, la mondialisation aggravant cependant l’interdépendance dans la temporalité. Le bassin méditerranéen est le théâtre de crises et de conflits ouverts ou latents qui affectent la sécurité de la zone, et de risques qui touchent à sa stabilité. Le processus de Barcelone constitue une forme de dialogue entre la rive nord et la rive sud, et propose un partenariat politique et de sécurité, économique et financier, et dans les domaines social, culturel et humain; plusieurs limites dans la méthode ont néanmoins été relevées. Un certain nombre de conditions sont susceptibles d’améliorer ce partenariat. Un dialogue critique doit s’instaurer entre partenaires égaux, dans le respect mutuel de l’identité de chacun, de sa culture et de ses traditions, et de son indépendance. L’Union européenne s’efforcera de soutenir les regroupements régionaux qui se constitueront au sud. Les intérêts mutuels de tous, sur les deux rives du bassin et sa périphérie, seront pris en compte. De telles conditions minimales peuvent faciliter la création d’un espace commun de paix, et aider les états du sud à emprunter la voie d’une stabilité interne véritable. De plus, avec le temps, l’instauration de mécanismes de diplomatie préventive, et l’adoption de mesures de confiance et de transparence, conduiront peut-être à une sécurité partagée, à un ordre régional, si chacun consent à un effort, et oublie ses peurs et ses rancoeurs. Encore faudrait-il, dans cet ensemble stratégique qui est flou, complexe et compartimenté, comme cette étude l’a souligné, que les organisations régionales s’entendent et coopérent, plutôt que d’entrer en compétition, et que les initiatives, lancées à Barcelone, qui ont marqué le pas après la conférence de novembre 1995, connaissent un nouveau départ, et ne demeurent pas de simples effets d’annonce.

Mer sujette aux coups de tempête violents, la Méditerranée deviendrait alors un lac aux eaux paisibles baignant une zone de prospérité. Vision d’un rêve irénique? Les grands desseins ont façonné l’histoire, et inspiré du courage aux hommes de bonne volonté. L’Europe, qui a su détruire à l’est le mur qui la divisait, doit être capable de jeter les fondations d’un pont en direction du sud.

Paris, le 31 août 1998.


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